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Edmond Amran El Maleh


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EDMOND AMRAN EL MALEH POUR MÉMOIRE.

En mémoire d’un ami lumineux. Mes souvenirs de feu Edmond Amran El Maleh resurgissent en ce 15 novembre, date anniversaire de sa disparition, avec la clarté intacte de moments profondément privilégiés. J’ai eu l’indicible bonheur de partager son amitié, ainsi que celle de son épouse, Marie-Cécile Dufour, depuis tant d’années déjà. À cette époque, je n’étais encore qu’un jeune étudiant, animé d’une soif insatiable d’horizons intellectuels. Je cherchais ardemment un espace où ma pensée pourrait trouver refuge, se déployer et s’affermir, un lieu -réel ou symbolique- susceptible d’offrir les repères nécessaires pour éclairer ma propre construction et donner sens à mon cheminement intérieur. C’est dans cette période d’incertitude pourtant féconde que, grâce à un ami commun, je fus présenté à lui, à la Coupole, sur le boulevard du Montparnasse. Cette première rencontre, à la fois simple, lumineuse et étrangement familière, devint aussitôt le jalon inaugural d’un compagnonnage précieux. S’y tissèrent une écoute rare, une fraternité sans emphase et cette attention profonde aux êtres qui caractérisait si intimement le regretté Amran. Dès cet instant, sa manière d’être -simple, chaleureuse, d’une attention délicate et profondément humaine- établit les fondations d’une relation qui devait s’épanouir pendant plus de quarante ans. Je souligne cette durée afin de mesurer l’ampleur de sa fidélité, garante de la longévité d’un lien rare où chaque échange, comme chaque silence partagé, semblait diffuser une lumière discrète mais inaltérable. Peu de gens savent l’ardeur qu’il mettait dans La défense de la cause palestinienne, avec le goût d’une franchise parfois rude, ce genre de rudesse où se réfugiait une sensibilité vulnérable, cette obstination qui n’ignorait point l’usage de l’esprit; tels furent les traits essentiels d’un homme et de son action. Et jusqu’au bout, il est demeuré lucide, avec indifférence pour les courants contradictoires. Animé du plus clair altruisme, Amran aimait rassembler, dans l’intimité de son appartement -boulevard du Montparnasse- les amis de la diaspora marocaine. Ces soirées, délicatement tissées d’affection, d’échanges intellectuels et de mémoire partagée, restent pour moi des instants précieux, suspendus dans le temps, où se mêlaient la rigueur de la pensée, l’élégance du verbe et la générosité du cœur. Il m’avait naturellement associé à sa coterie. J’ai eu l’honneur et le privilège de rencontrer chez lui des figures emblématiques. Chacun d’eux trouvait auprès d’Amran un espace de parole libre, une hospitalité intellectuelle rare, comme un havre où les idées circulaient avec légèreté et chaleur. Sa vie, traversée par tant de rencontres et d’expériences exceptionnelles, aurait pu nourrir quelque vanité ; il n’en fut rien. Amran portait en lui une pudeur presque farouche, une discrétion de l’âme qui le préservait des postures et des flatteries superficielles. Il faut aussi rappeler combien il était profondément imprégné de l’identité marocaine, dans sa richesse, sa diversité et ses multiples voix. Il incarnait, avec une intensité singulière, cette triple appartenance -juive, arabe et amazighe- qui formait la trame vivante de son être. La composante marocaine vibrait en lui comme un socle immuable, et c’est vers elle que revenaient toujours ses qualités essentielles, toutes ancrées dans un principe lumineux : la tolérance. Une tolérance active, vibrante, qu’il déployait avec éclat, tant dans ses œuvres que dans la simplicité de sa vie quotidienne. Amran était aussi un amoureux passionné de la darija, et l’on pouvait parfois le jalouser pour la justesse, la musicalité et la spontanéité avec lesquelles il la faisait vivre. Peu porté sur les déplacements, il semblait trouver dans son appartement, perché au dernier étage sans ascenseur, un refuge intime, une bulle où chaque objet, chaque lumière, respirait avec lui. Pour ses sorties, il choisissait la proximité des lieux familiers -La Coupole ou Le Sélect- points d’ancrage de ses habitudes montparnassiennes. En conversation, il gravait ses mots, donnant parfois dans le style lapidaire quand le sujet n’a pas un intérêt particulier. Il parlait peu de sa famille, notamment de son frère que je n’avais pas connu. Il ne sortait pas beaucoup non plus. Je me souviens pourtant d’un soir où, presque malgré lui, je réussis à l’entraîner jusqu’au Rosebud, rue Delambre, rejoindre Mohammed Khaïr-Eddine. Leur complicité, profonde et silencieuse, leur estime mutuelle, se déployait dans une conversation faite de nuances et d’éclats, comme un ballet de pensées qui s’aimait et se respectait. Ce soir-là demeure parmi mes souvenirs les plus précieux, un instant suspendu où l’amitié et l’intelligence se rencontraient en éclats lumineux. Amran tissait par-dessus tout des liens d’amitié solides avec les artistes authentiques et les intellectuels lucides, ceux dont la sensibilité s’accorde à la rigueur de la pensée. Il fut, à bien des égards, un témoin attentif de son temps, un passeur de sens, observateur des mutations du monde. Sa présence offrait un souffle apaisant dans le tumulte culturel, aidant à accueillir le multiculturalisme non comme une menace mais comme une richesse partagée. Face à l’idée d’une identité unique, fermée sur elle-même, il opposait naturellement celle d’une identité plurielle, mouvante et ouverte. Pour lui, ce principe n’était pas un idéal abstrait : il était la condition même pour que chacun trouve sa place, en harmonie avec le monde et avec soi-même. Cependant, Amran ne se berçait d’aucune illusion romantique : pour lui, le monde métissé n’était pas un vaste méli-mélo où les différences s’éteignent dans une uniformité rassurante. Non : le mélange ne produit jamais de silhouettes lisses et interchangeables. Il y aura toujours, répétait-il avec insistance, un effort à consentir pour aller vers l’autre, pour apprivoiser l’altérité. Et cette rencontre, loin d’être un instant ponctuel, se déploie tout au long de l’existence ; elle constitue l’un des mouvements essentiels de la vie humaine, un souffle qui nous relie et nous transforme. À son honneur, il faut rappeler combien il portait un intérêt constant au quotidien du Marocain le plus ordinaire, à ses luttes comme à ses espérances. Toutes ses attentions, ses interrogations et sa curiosité renvoyaient à un point d’ancrage unique : le pays natal. Il en exprimait la richesse et la diversité, les dialectes et les imaginaires, les us et coutumes, avec une intensité rare, tant dans ses œuvres que dans ses conversations. Et puis, il y avait son humour, souvent méconnu mais essentiel à sa présence. Un humour vif, jamais cruel, juste assez incisif pour nous réveiller, nous faire sourire et réfléchir en même temps. Il aimait la « noukta », ce trait d’esprit délicatement assaisonné, qu’il dispensait avec un dosage précis, presque savant. Dans son rire, comme dans celui qu’il provoquait, il y avait élégance et malice ; chaque échange devenait plus léger, plus humain, plus vivant, comme un souffle d’air pur au cœur de nos discussions. À Marrakech, où je m’étais installé au début des années quatre-vingt, Amran et Marie-Cécile avaient fini par adopter ce qu’ils appelaient avec tendresse leur « maison bleue ». Ils en possédaient le trousseau de clés et pouvaient surgir à tout instant, parfois accompagnés, et jamais leur présence n’était intrusive. Au contraire, elle illuminait la demeure de son art de choisir les présences, de s’entourer d’esprits rares et précieux. C’est ainsi que j’eus l’immense privilège d’accueillir dans mes murs, Tchicaya U Tam’si. Cette rencontre fut un élan, une onde de fraternité et de pensée qui résonne encore au-delà du temps du premier instant. Avec lui, une correspondance longue et pure s’instaura, nourrie de respect, de confidences essentielles et de justesse. Les virées à Essaouira, les étés passés à Azila ou à Kabila, ainsi que ces heures -parfois silencieuses, parfois habitées d’une intensité vibrante- demeurent pour moi des pages lumineuses de ma mémoire, inaltérables et précieuses. Au-delà de l’amitié, Amran fut pour moi un véritable mentor, exigeant, rigoureux, toujours fidèle à une honnêteté intérieure qui excluait toute forme de vanité. Sa vision claire du monde, d’une lucidité peu commune, lui permettait d’en saisir les fragilités comme les forces, les turbulences comme les éclats de beauté. Il nous guidait ainsi à travers l’Histoire avec un sens aigu du réel, une compréhension subtile des possibles, et cette capacité rare à éclairer nos propres chemins. Son compagnonnage ne connut jamais la moindre défaillance. La différence d’âge, qui n’existait pas à ses yeux, n’entrait en rien dans l’équation ; seule importait, pour lui, la qualité de la présence humaine. Toujours attentif, pleinement engagé dans chaque échange, il rappelait inlassablement que seules les valeurs vécues ont du sens, et non celles que l’on se contente d’énoncer. Son audace intellectuelle, cette capacité à penser le monde en temps réel, sans fard ni concessions, nous menait au cœur même de la pensée, là où les idées se dépouillent d’elles-mêmes pour retrouver leur vérité première. Il me plait de me souvenir de sa disponibilité sans faille, de la précision avec laquelle il accueillait mes paroles, et de cette écoute passionnée qui, chez lui, ne se donnait jamais en spectacle. Par moments, au détour d’un dîner -qu’il organisait uniquement pour rassembler autour de lui une véritable famille d’idées- jaillissaient des éclats de conviction, des fulgurances qui illuminaient la table comme autant de balises sur un chemin commun. Ses mots, toujours ciselés, portaient une densité et un poids rares ; et même son silence, profond et habité, semblait poursuivre sa pensée. C’est peut-être cela, justement, qui continue de résonner en moi avec le plus de force aujourd’hui. Voilà près de quarante ans que son œuvre plonge les lecteurs dans un vertigineux éblouissement. À une époque où l’écriture se perd souvent dans une stylisation hors-sol, où nombre d’auteurs évoluent sur des hauteurs stériles, il était réconfortant, presque salvateur, de suivre Amran dans la terre âpre, vivante et obscure de la condition humaine. Il abhorrrait toute forme d’artificialité : ses personnages surgissaient du réel, pétris d’aspérités, de grandeurs fragiles et de failles lumineuses. C’est ainsi qu’est né Le Retour d’Abou el Haki, inspiré par un homme haut en couleur, rencontré chez moi, un fumiste doublé d’un farceur nommé Bourhim, qui se prétendait descendant des Glaouis. Amran sut aussitôt qu’il tenait là la figure qu’il cherchait depuis longtemps. Et, dans un éclat de justesse malicieuse dont il avait le secret, il lui attribua un sobriquet : Bourhim Bourkhis. Cette manière d’être au monde trouvait naturellement son prolongement dans ses livres. Ses œuvres, traduites, méditées et partagées, n’offrent pas seulement des constructions littéraires, elles révèlent une humanité profonde. Une seule phrase de lui, mesurée et modeste, pouvait suffire à combler le lecteur, à rappeler qu’il existe encore une parole juste, vivante et vraie. Juste après la disparition de Marie-Cécile, il se retourna vers sa terre natale, comme pour y jeter définitivement l’ancre de sa vie. Il choisit Rabat, un appartement niché dans le quartier de l’Agdal. Par un curieux hasard, il se retrouva voisin, deux étages plus haut, de Fatéma Mernissi. Lorsque nous allions le voir, il nous accueillait toujours avec ce mélange d’humour et de malice qui le caractérisait, nous demandant en souriant si nous avions pensé à frapper d’abord à l’étage supérieur avant de toquer à sa porte. L’hommage que je rends aujourd’hui à Edmond Amran El Maleh puise sa source dans un lieu intime, où mémoire et gratitude se mêlent étroitement. Il ne s’agit pas de glorifier son nom avec éclat ni d’ériger un monument à sa mémoire, mais de laisser affleurer, avec douceur et fidélité, ce qu’il a laissé d’indélébile. Honorer Amran, c’est saluer un homme qui sut conjuguer avec une égalité profonde l’humain, le politique, l’intellectuel et l’artistique. C’est un homme qui n’a jamais cessé de se dévouer à la défense de toutes les causes du Maroc, veillant à mettre en lumière la place de chacun et à s’intéresser de près aux problèmes vécus par ses compatriotes. Ces qualités trouvent leur point d’ancrage dans son pays natal, qu’il a exprimé avec une richesse exceptionnelle dans ses œuvres, sa diversité, ses dialectes, son imaginaire, ses us et coutumes. Plus encore, il avait tissé des liens d’amitié avec les artistes et les intellectuels, nourrissant une passion constante pour les livres et l’art. Il nous lègue ainsi une constellation d’œuvres et de gestes, vaste et généreuse, capable d’accompagner plusieurs vies. Et pourtant, dans son départ, quelque chose s’est refermé, une lumière discrète, une présence simple, un regard qui jamais ne jugeait. Cette simplicité, dénuée de tout orgueil, est ce que j’aimais le plus en lui. Aujourd’hui, elle manque au monde comme un silence soudain dans une chambre familière. Edmond Amran El Maleh nous manque, profondément, comme manquent ceux dont la voix ne crie pas, mais dont la seule manière d’être éclaire notre propre chemin.

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