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Mohammed Khaïr-Eddine tel que je l'avais connu.


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Tout un grimoire, aussi intempérant soit-il, ne saurait contenir la grandeur et la valeur de Mohammed Khaïr-Eddine. Rencontre d’un homme qui ne laissait de lui-même que les éléments composites d’une vie de fragile apparence. Des pensées, des souvenirs me reviennent hic et nunc et leur part me parait réellement indéniable pour témoigner de quelques uns de ses penchants. Que l’on me pardonne de prime à bord le caractère initiatique de ce billet d’humeur, car c’est le lieu de suivre, en ses cheminements ouverts ou secrets, la portée d’un météore qui n’avait ni le sentiment du passé ni celui du présent, mais voguait dans une instabilité qui seyait si bien à sa mouvance d’où il dégageait le souffle désespéré qui fait la beauté même de ses textes. M. Khaïr-Eddine était dans le mouvement, livré aux quatre vents, avec pour viatique une liberté complice de ses attentes. Je connaissais l’oeuvre, pas encore l’homme. Les faits d’abord. Ils étaient liés à une recherche que je menais sur les écrivains maghrébins de langue française. Je me souviens d’avoir envoyé à Khaïr-Eddine un petit mot via sa maison d’édition, lui demandant de m’accorder un entretien. J’avais reçu sa réponse la semaine qui suivit. Il m’avait demandé de le rejoindre dans un troquet du boulevard Voltaire. Depuis cet entretien, s’est développée entre nous une amitié franche et sincère. Les ballades dans Paris étaient indispensables à sa survie. Il expliquait en marchant la nécessité d’écrire qui était devenue pour lui un besoin physique. Les virées me donnaient le tournis, pas lui. Il n’était pas le promeneur qui pouvait s’émerveiller devant l’eau chantante d’une fontaine, se délasser dans un parc à l’ombre d’un chêne. Il haïssait la nature. C’était à pas de course qu’on traversait le tout Paris comme s’il était à la recherche de quelque chose qui expliquerait la hantise primordiale, qui exprimerait le mieux sa fureur. La ville s’affirmait en lui lourdement et brutalement. Paris était pour lui affrontement et désillusion, attrait et incohésion. Je l’accompagnais aux Éditions du Seuil, chaque fois qu’il était à sec. Les secrétaires redoutaient ses passages car il avait les mains baladeuses et aimait pincer les fesses. Il se faisait un devoir de passer ensuite saluer l’inégalable Paul Thibaut de la revue Esprit, lequel le recevait avec tambour et trompette. Il avait pour lui une affection tendre, n’hésitait jamais à sortir un ou deux « Pascal », quelques « Delacroix » et le sourire de Mireille en prime. On s’envoyait deux ou trois punchs au Bar-Vert de la rue Jacob, avant la tournée des ducs. La rive gauche avait sa préférence. Khaïr avait la descente facile et marmonnait sans fin des incantations sur le zinc qui surprenaient les clients maugréeurs. Il savait leur rabattre le caquet. Il pouvait à n’importe quel moment retrouver à la Contrescarpe les lurons de son espèce: Claude Nougaro, Topor ou accrocher au Flore, dans le quartier latin, Jean- Paul Sartre ou Samuel Beckett qui avait la fâcheuse manie de l’esquiver à chaque fois qu’il le rencontrait boulevard Saint-Germain. Beckett, tout sourire, le stoppait dans son élan, avec un beau billet de banque entre les doigts. L’Irlandais payait ainsi sa dîme car il était allergique aux accolades et aux bises de Khaïr, mais combien il appréciait son génie ! L’argent, ce dernier n’avait pour lui aucune valeur. Il savait où en trouver dans les périodes de vaches maigres et surtout où le dépenser. Un matin, il me pria de l’accompagner à la Mairie de Paris voir quelqu’un qui pouvait l’aider à obtenir une bourse. Nous y sommes allés et il n’était pas à sa première tentative. Il demanda de voir le Maire qui était à l’époque Jacques Chirac. Nous fumes reçus avec beaucoup de chaleur. Khaïr lui parla des Cerbères, une pièce qu’il écrivait et qu’il voulait monter à Paris. Le sujet plut au Maire qui n’hésita pas un instant de demander à son secrétaire de faire le nécessaire. Khaïr repartit -en dehors d’une promesse- avec une enveloppe qu’il n’ouvrit même pas. Le soir même, il s’acquitta de plusieurs ardoises. Après une houleuse prise de bec avec sa femme, il quitta le domicile conjugal et s’installa dans mon studio, rue Mirbel, le temps de trouver un appartement. Pendant les six mois de cette cohabitation, on avait refait le monde mille fois et de mille façons. Un soir, au Rosbud, à Montparnasse, il se souvint que Jacques Berque habitait à quelques pâtés de maisons. Il était vingt-deux heures passées. Une fois à l’adresse, il ne s’empêchât pas de sonner à la porte d’El Oustad, comme on l’appelait avec respect. Nous nous sommes retrouvés dans l’appartement de ce dernier qui nous avait reçus en babouches et gandoura. Il demanda des nouvelles. Khaïr lui raconta sa dispute avec Annie, sa femme, pour laquelle il avait trouvé un sobriquet : Annigator. Al Oustad lui demanda sur un ton qui ne pouvait laisser de doute s’il l’avait corrigée avant de claquer la porte. Je n’en revenais pas, surtout quand il s’était mis à réciter le vieil adage : « bats ta femme, etc... ». Il donna ainsi l’absolution à Khaïr qui, remonté, disait qu’il avait très bien agi en donnant à sa femme une bonne raclée. Mais au Boucanier, vers quatre heures du matin, il demanda du papier pour écrire une lettre de réconciliation. La lettre ne fut jamais envoyée. Elle traîna quelque mois sur une étagère, coincée entre Corps Négatif et Moi l’Aigre. Je m’étais juré de la faire parvenir au destinataire. Ce que je négligeai de faire. Khaïr n’avait jamais sur lui de carnet pour écrire. Il utilisait les bouts de papier qu’il recyclait. Il écrivait sans effort, marmonnant sur le zinc des vers orphiques étonnants de sûreté. Il retenait très vite. Il pouvait à tout instant restituer un poème provenant de la profondeur de son être, aligner même quelques variantes qu’il signait rageusement. Les dédicaces étaient toujours à l’avenant, au hasard des rencontres qui se terminaient toujours par des accolades chaleureuses. Khaïr avait une mémoire prodigieuse qui le servait merveilleusement. Sa pièce de théâtre, il pouvait la réciter toute entière et sans le moindre achoppement. Jamais il ne trichait avec les hommes, pas plus avec lui-même. Suivant sa pente, il disait amen à toutes les propositions. En symbiose stupéfiante avec les marginaux dont il aimait la compagnie, il affirmait, avec des arguments troublants, que jamais il n’avait connu une situation si favorable pour écrire et s’élever. Tel était donc cet homme qui, à la verte confiance de la première jeunesse virginale, suivit une ardente confiance en ses moyens. Les émotions une fois approfondies, avaient été données avec une énergie volcanique. Khaïr était allé aux mots encore incréés pour dire l’infirmité humaine. Rien ne pouvait étouffer sa voix obstinée qui réclamait une clef à la vie. Peut-être faut-il dire combien, dans le souci qui le rongeait, il demeurait énergique, avec peur seule arme sa résistance infrangible. Il était d’une génération qui avait de l’audace. Le Khaïr outrancier était tout bonnement une légende à laquelle il lui arrivait de se prêter. Il disait qu’il avait le devoir d’être vulgaire, et sa vulgarité était celle d’un démiurge. Mais comme tous les grands poètes, il savait distinguer la poésie de la vie. Je revois encore aujourd’hui sa silhouette sur le quai d’un métro, s’époumoner sur Tahar Ben Jelloun à la terrasse d’un café. J’entends encore sa voix au téléphone (minuit passé) me demandant si j’avais lu Moha le fou, Moha Z…. autant dire que les deux ne s’appréciaient guère. Khaïr ne voyait, parmi les écrivains maghrébins qu’il connaissait, aucun autre qui soit aussi suffisant. Il est vrai que le succès de TBJ le laissait indifférent et que, s’il en parlait, à de rares instants, c’est pour fustiger les Éditions Seuil qui sortaient les romans de ce dernier avec grand renfort de jaquettes et de bandes annonces alors que lui n’en bénéficiait pas. Ce « favoritisme » lui restait à travers la gorge, et rien ne pouvait le consoler, surtout pas son génie qui pourtant le sauvait. Quant à son dégoût, il le considérait comme une attitude morale. Il savait faire le tri et la différence entre les écrivains superficiels qui tirent profit et notoriété de tout, et ceux qui en meurent comme lui, victimes de leur poétique du refus. Il savait étrier la vanité d’autrui en lui opposant sa droiture et sa simplicité. Sous son air désinvolte, Khaïr n’offrait jamais de prise à l’adversaire. On retiendra de lui cette âme qu’il a exhalée dans une oeuvre singulière, celle-là même qui a su restaurer le tragique en sa pureté.

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